Entrée en matière, Chambon-sur-Voueize

Histoire de fluides - The shape of her noze

Les œuvres de Francis Raynaud composent une famille improbable d’objets qui incorporent et combinent des éléments hétérogènes, souvent instables, informes, organiques ou minéraux. Sa cuisine d’atelier, où se développe une sorte de gai-savoir autour des matériaux et en particulier des divers fluides, consiste d’abord dans l’art d’accommoder les restes — avec curiosité, gourmandise et un humour joyeux. Ses sculptures sont autant de cristallisations — informes, molles, volontairement approximatives — des expérimentations menées quotidiennement dans l’atelier.
Ce n’est pas d’une mécanique des fluides qu’il faudrait ici parler, mais bien d’une plastique des fluides. L’artiste multiplie en effet les expériences avec des matériaux susceptibles de changer d’état (margarine, gaz, alcool…) et « à prise » (élastomère, résine, plâtre…). Il y mêle fréquemment de menus éléments (beurre et maïzena, mégots de cigarettes, vin et alcools divers…) qu’il piège au sein de pétrins de plâtre à demi-formés, façonnées aussi longtemps que le permet la durée de prise de la matière.
Ces éléments disent la présence physique du corps de l’artiste « en recherche » dans l’atelier : il les fume, les boit, les consomme ; il est traversé par eux. Y fait directement allusion l’humour du paysage de « coudes moulés » posés sur leur socle à hauteur de comptoir. Manger, boire, fumer : les traces que l’artiste en conserve dans ses sculptures sont la marque du regard amusé et distancié qu’il porte sur sa propre condition. Ce sont autant d’indices du temps passé dans l’atelier à « faire autre chose » ; à éviter de faire ce qu’on a réellement à y faire.
Des temps de non-production, de procrastination inévitable et indispensable à la fois, car sans doute est-ce là que se tient le véritable travail de l’art.

Cédric Loire