« Qu’ils sont froids ces savants !
Que la foudre tombe dans leur nourriture
pour que leur gueule apprenne
à manger du feu ! »
Francis Picabia, « Vive papa Francis le raté », Écrits 1913-1920, éditions Belfond, 1975

Francis Raynaud, sculpteur-laborantin

La sculpture, à son habitude, qu’elle soit minimale abstraite ou figurative, règne sur sa scène tel l’orateur sur son public. Elle tient ainsi dans son espace une fonction représentative, une mission plus ou moins autoritaire. Avec Francis Raynaud, ces critères sont délaissés, son approche se veut moins dissuasive et plus perplexe ; elle aurait même une disposition à se relâcher, à se répandre, à s’étaler, voire à se disperser en fragrances d’éther volatil et parfumé. Dans sa matière corporelle, l’œuvre se démarque des règles de composition traditionnelle, évite l’identification prononcée de l’objet, invite des composants étrangers, des débris, des corps trouvés. Rôles spatiaux et leçons premières sont oubliés pour d’autres critères moins convenus, plus hasardeux, plus aléatoires peut-être, d’autres qui surprennent et lui appartiennent.

A quoi bon tenir à une posture de la sculpture ?
L’œuvre suinte de l’intérieur, et son âme remonte à l’extérieur.

Francis Raynaud aime extrapoler, désaccordant ses matériaux et ses formes comme pour les acculer à un état d’impondérable. Si avec Claire Roudenko-Bertin « le rôle de l’artiste suinte » dans la matière, l’œuvre ici repousse son corps ancien, son corps mourant ; elle suinte de l’intérieur et son âme remonte à l’extérieur. Devenu organisme vivant, l’œuvre respire, transpire, transmute, se déleste d’huiles légères ; et parfois, en vidéo, elle dansera sur un air de Lévi-Strauss solitaire. Ainsi, l’art se libère de ses substances lourdes et moléculaires, lubrifie son sang de plâtre épais, coagule l’éthanol vulgaire, et ses lèvres seront parfois violettes d’un excès de teinture de vin. Plein au contour innommable, petit chaos au modèle incontournable, l’objet parabolique chosifie le processus, pointes à la ceinture mais sans rien d’agressif pour la main. À quoi bon tenir à une posture de la sculpture quand demain la posture ne tiendra plus.

Oraison mystérieuse comme la chimie du whisky

L’artiste convoque des matériaux rétroréactifs aux champs d’expériences du sculpteur-laborantin ; chacun en ignore la recette, mais la cuisine prend incroyablement bien. Sans la toque sur la tête, sans les ustensiles du magicien, Francis Raynaud ose et explore, usant d’ingrédients qui seront parfois bien éloignés entre eux et du registre qui est le sien : silicone, Maïzena, plâtre, huile de palme, béton, breuvage de vigne, margarine, glucose, polystyrène, bois, plastique ; tout va, tout s’entremêle enfin. Pourtant, rien ne désagrège l’alliage comme nous serions en droit de le craindre. Bien au contraire, les structures s’amalgament dans une forme magmatique, forme pierreuse au destin parfois râpeux, parfois aqueux, parfois visqueux. Masses stables et biomasses instables à la fois, entre deux états indistincts : le minéral, le liquide, le spongieux, l’acide, le visqueux, le graisseux ; tous les oligo-éléments se marient si les époux se comprennent bien, ciment chimique qui se combine dans un équilibre curieux. Hors les lois internes des composés atomiques, des liaisons covalentes s’établissent dans une forme innée ; ni centrifugation ni alambic, mais la chose se construit, véritable oraison plastique aussi mystérieuse que la chimie du whisky.

Des ovnis artistiques aux objectifs indécis

Les ovnis artistiques de Francis Raynaud, aux objectifs indécis, sensibles au chaud, sensibles au froid, naissent d’une révolution entre malléabilité et ductilité des matériaux, mais aussi des concepts. Douées d’une vie propre et d’un corps élémentaire sans substance de parenté, les œuvres catalysent une forme-matière, effets aux motifs involontaires, telles des couleurs d’aquarelle réfractaires entre elles dans leur rencontre sur le papier mouillé. Ainsi y aurait-il tant de variations similaires dans le cuit d’un goudron sucré ou dans des dessins d’ergs sinusoïdaux ? Croyons ce petit démiurge aux yeux levés qui lève innocemment sa pâte à pain. Si pour Michelangelo Pistoletto « l’objet est en moins », soustrait à l’aliénation de la monumentalité et de la matérialité, pour Francis Raynaud l’objet est de trop ou l’objet n’est pas assez, c’est ce que rumine cette drôle de volonté. Car pour lui l’objet est appelé à se modifier, et s’il le faut il va fondre sur le plancher, et il ne subsistera à la fin qu’une bile d’encre noire en attente de se transformer, encore et encore. Oui, ici rien n’est solide, rien n’est fixé, la sculpture, morceau de sépulture d’un passé, est une tentative aussitôt décédée dans l’anticipation de sa nouvelle forme née. L’œuvre infirme toute finalité, toute valeur héroïque, toute présomption utopique, elle danse et s’amuse de son propos squelettique, joue d’un vague sourire Picabia à la commissure du dessin estompé.

L’alchimie de la comète

S’agit-il d’un art alchimique-culinaire ou d’art sculptural à composante substrat-alimentaire ? En 1932, Marinetti publia un manifeste de la cuisine futuriste, mais son appel à rejeter les inesthétiques spaghettis tomba dans un bac glacé. Francis Raynaud se moque de la joliesse des pâtes, seule la gestuelle du cuisinier l’intéresse ; « à la base c’est mon métier » affiche l’artiste. L’auteur retient volontairement son travail dans un état précaire, une forme pseudo primitive en devenir, mutante avérée. Chaque réalisation nécessite en amont une expérimentation particulière, particulière dans le sens où il s’agit moins de construire, de bâtir que d’apprêter, d’accommoder des substrats organiques à une morphologie passagère. Les formes et motifs de la nature sont les résultantes des lois profondes qui gouvernent le monde réel, inerte et vivant. Ces lois et ces règles sont ici reconduites à travers des expériences obliques, dans le laboratoire de l’atelier, véritables comètes tombées d’une exoplanète.

Frédéric Bouglé, janvier 2011